2 posts tagged “capitalisme”
Un récent article de Bob Shiller, professeur à l'université de Yale et auteur du fameux Irrational Exuberance, se demande "à quoi pensent les futurs propriétaires?" (repris dans le journal belge "L'Echo du 21 septembre 2006). Par propriétaires, il entend les acquéreurs de leur résidence principale.
Depuis quelques années les prix de l'immobilier flambent dans maints endroits du monde. Certains y voient la formation d'une bulle immobilière. Selon Shiller, cette frénésie serait alimentée non pas les hedges funds (HF) mais par l'autre HF (cher à John Y Campbell de Harvard), à savoir Household Finance. Shiller explique que les ménages sont aujourd'hui convaincus que le capitalisme a gagné et que, par conséquent, ils sont tout aussi convaincus qu'ils vont devoir de plus en plus se prendre en charge (et ne plus compter sur les redistributions de l'Etat). Premier réflexe, celui de l'écureuil: s'assurer un toit, en quelque sorte se mettre à l'abri.
Cette conviction est renforcée par l'idée que la pierre est de toute façon un investissement de père de famille, c'est-à-dire un bon investissement de long terme. Donc, pour les ménages l'immobilier serait non seulement un investissement rentable mais aussi un acte de foi dans le capitalisme. André Frossard disait à propos de le foi que c'est ce qui permet à la raison de vivre au dessus de ses moyens. A en croire Shiller, l'immobilier aurait tout de la définition de Frossard!
La grande question est bien entendu sur toutes les lèvres: cet engouement immobilier est-il durable? Ne va-t-on pas assister à une forte décrue des prix immobiliers aux conséquences négatives multiples? Sur ce point, Shiller reste énigmatique. La forte demande crée son offre qui a tendance à peser sur les prix: "Il suffit que l'augmentation de l'offre immobilière finisse par entamer la foi des investisseurs dans le capitalisme et ne puisse plus entretenir une croissance aussi rapide de la demande."
Il semble que Shiller a une conception du capitalisme ou plutôt de la conception que s'en font les ménages quelque peu contradictoire: la foi des croyants s'éroderait au fur et à mesure que cette foi démontrerait son succès inébranlable.
La question est alors de savoir si l'arrivée des nouveaux croyants (indiens, chinois etc...) qui se convertissent fait plus que compenser la perte de foi de ceux qui sont déjà convertis ;-)
"Finance is a fun game to play, hard to win!": ainsi Richard Brealey et Stewart Myers résument-ils le propos de leur célébrissime manuel de finance, Principles of Corporate Finance (McGraw-Hill). J'enseigne et je pratique la finance depuis plus de vingt ans. J'adhère sans réserve aucune à ce raccourci. La finance est un champ fascinant qui, depuis les années 1980, occupe plus souvent qu'à son tour le devant de la scène.
Malheureusement, cette irruption, plutôt bruyante, n'est pas toujours comprise. Il faut dire que ce n'est pas toujours le meilleur de la finance qui s'exhibe dans la presse et la télévision. On préfère sans doute parler des trains qui déraillent plutôt que de ceux qui arrivent à l'heure. C'est bien dommage!
Le monde académique n'est guère présent non plus, plutôt réfugié dans sa tour d'ivoire. Peu nombreux sont les professeurs et chercheurs qui prennent le temps et la plume pour expliquer au quotidien ce qu'est la finance, ce qu'elle n'est pas, ce qu'elle peut faire, ce qu'elle ne peut pas faire. Comme le disait le fameux journaliste Albert Londres, il faut porter la plume dans la plaie.
Je saisis l'opportunité de mon enseignement de finance à l'Université des Antilles et de la Guyane pour tenter de combler à ma modeste échelle ce manque de dialogue entre la finance et les non-financiers. Ce blog sera simultanément un support pédagogique pour les différents cours que j'enseigne et une "marmite à idées, questions, échanges".
Je lis en ce moment les "Trois leçons sur la société post-industrielle" (Le Seuil) de l'économiste français Daniel Cohen. Je suis frappé par l'interprétation que Daniel Cohen donne de la révolution financière des années 1980. Il y voit l'annulation d'un ancien pacte entre l'entreprise et ses salariés. Au XIXème siècle et dans la première moitié du XXième siècle, la grande entreprise conglomérale domine. Elle est même un modèle. L'une des raisons de son émergence et de sa préeminence est la notion de diversification des risques: un conglomérat qui exerce plusieurs activités industrielles est moins sensible aux revers de conjoncture qu'une entreprise spécialisée dans une seule activité. Daniel Cohen y voit un contrat implicite dans lequel les salariés, les travailleurs bénéficient de cette assurance conjoncturelle: être salarié d'un conglomérat donne une meilleure garantie de pérennité de l'emploi. Aujourd'hui, les entreprises passent leur temps à réfléchir sur ce qui est leur savoir-faire et à élaguer tout ce qui ne fait pas partie de ce sanctuaire. Les actionnaires de ces entreprises s'en félicitent: ils peuvent construire leur conglomérat seuls au moyen d'un portefeuille diversifié. Ils n'ont pas (plus?) besoin qu'une entreprise le fasse pour eux. Mais, en faisant cela, les entreprises transfèrent "allègrement" le risque sur leurs salatiés qui deviennent les fusibles bien involontaires de cette annulation du "pacte ancien". Selon Daniel Cohen, "c'est la fin de la solidarité qui était inscrite au coeur de la firme industrielle."
Faut-il s'en plaindre? La réponse n'est pas facile. Voici quelques conjectures qui montrent que le diable est bien dans les détails. Certes, les actionnaires sont favorisés par ces nouvelles opportunités de diversification patrimoniale. Mais, n'est-ce-pas une bonne nouvelle que, ce faisant, ils soient plus incités à investir dans les entreprises, à financer leurs projets et ainsi participent à la création de nouveaux emplois. Dans l'ancien modèle, l'argent et les actifs étaient détenus par les barons voleurs (les Rockfeller, les Carnegie, les Ford, les Vanderbilt etc...). Quiconque avait une once de talent ne pouvait l'exprimer que chez ceux qui détenaient les moyens de l'exprimer. Les marxistes y voyaient l'aliénation du travail au capital. Toutes proportions gardées, ils n'avaient pas tort.
Mon ami Reuven Brenner de l'Université de Montréal a une façon bien à lui de résumer ce qui fait la prospérité d'une nation ou d'une entreprise: "Prosperity is the result of matching brains with capital and holding both sides accountable." (in The Force of Finance, Texere, 2001). En somme, à l'époque des barons voleurs, un petit B (brain) fait face à un grand C (capital).
Le renversement du pacte identifié par Daniel Cohen n'est peut-être pas si dramatique que cela (en termes de bien-être global cher aux économistes). Finalement, un B plus grand fait face à un C (plus petit?). Aujourd'hui, les idées trouvent plus facilement leur financement, leur émancipation. Elles ne sont plus dans les mains inéluctables des barons voleurs. Henry Ford, d'ailleurs, se demandait pourquoi quand il n'avait besoin que d'une paire de bras, elle venait attachée à un cerveau!
En somme, le débat n'est pas un débat binaire, un jeu à somme nulle, entre actionnaires et salariés. Il est plus complexe que cela et c'est précisément ce qui rend la finance passionnante!