A propos d'argent de poche, d'enfants, de punitions, de managers et de stock-options...
Je suis un lecteur assidu de Tim Harford (Oxford University Press) qui tient la chronique "Dear Economist" dans le Financial Times. Tim est par ailleurs l'auteur d'un livre que je vous recommande vivement "The Undercover Economist" et d'une émission sur la BBC "Trust me I am an economist".
Dans sa chronique "Dear Economist" du 3 septembre 2006, Tim répond à la question d'une lectrice, Gill Harnsley, dont les enfants (5 et 8 ans) la font "tourner chèvre". Elle demande à Tim si elle a tort de perdre de patience et d'en venir à donner une bonne fessée à ses enfants dans l'espoir que le calme revienne.
Tim part du principe que les enfants sont impatients: ils veulent souvent tout illico presto. Dans le jargon de l'économiste, les enfants ont un taux subjectif d'actualisation très élevé. Ce taux est l'équivalent d'un taux d'intérêt. Lorsque les taux d'intérêt sont élevés, cela signifie qu'il faut payer cher les prêteurs pour qu'ils acceptent de prêter. Si on ne les paie pas assez, ils préfèrent conserver, voire dépenser leur argent immédiatement. En d'autres termes, cela signifie dans ce cas que les prêteurs sont impatients et qu'il faut les rémunérer grassement pour qu'ils acceptent de patienter, c'est-à-dire de prêter leur argent et de ne le récupérer que plus tard. Il en va de même des enfants: ils sont impatients. Allez dans un magasin de jouets et vous verrez leur taux d'actualisation personnel à l'oeuvre!
C'est pourquoi Tim formule la prescription suivante à Gill. Les enfants sont souvent rationnels et savent reconnaître une punition lorsqu'elle est crédible. Le tout est donc qu'elle soit crédible! La moindre faiblesse en la matière et le désordre prévaut de nouveau. Tim préconise un système officiel de bons points et mauvais points (un tableau par exemple) dont le solde est relié au montant de l'argent de poche versé. Bien qu'il ne précise pas le mode d'indexation exact, on peut déduire du texte qu'un solde fortement débiteur annule l'argent de poche de fin de semaine alors qu'un solde créditeur à 100% entraîne le versement dela totalité de l'allocation hebdomadaire.
Quant à la fessée, Tim rappelle que malheureusement est le lot des familles pauvres qui ne peuvent recourir à l'argent de poche comme menace crédible. La seule option gratuite et crédible :-( est la fessée.
Mais, revenons à la préconisation de Tim. Elle ne vous rappelle rien? ..... Bonus, stock-options? Finalement, la solution de Tim est une rémunération contingente qui s'apparente à une forme de bonus-malus. A bien y penser, c'est ainsi que nous rémunérons un grand nombre de managers de nos entreprises.
L'analogie ne s'arrête pas là: nos managers sont devenus impatients comme nos enfants. Ils connaissent la pression des annonces et des résultats trimestriels. Pour être précis, nous avons aggravé leur impatience. Dans le même temps, nous leur avons octroyé (ou ils se sont octroyés?) des stock-options. En effet, pour éviter que ces managers ne soient dissipés, turbulents, ne se comportent pas en bons pères de famille, nous avons introduit, comme pour les enfants de Gill, un système de récompense. L'espoir est que, comme les enfants de Gill, la perspective d'un gain les incite à agir correctement.
Malheureusement, la comparaison s'arrête là et les stock-options de nos managers ont plus souvent eu l'effet inverse. En effet, une stock-option verse une plus-value à son détenteur si le cours de bourse de son entreprise dépasse un niveau fixé à l'avance. Si ce n'est pas le cas, il ne touche rien. Que croyez-vous qu'il arriva?
Les managers entendirent le message. En cas de forte hausse, ils étaient gagnants; en cas de forte baisse, ils ne perdaient rien. Résultat des courses: les managers ont tout fait pour accroître le cours de bourse de leurs entreprises, y compris et surtout en accentuant les risques pris: ou ça passe (bingo!!!!) ou ça casse (dommage). Pay peanuts, get monkeys, pay stock-options, get gamblers! Pire, les stock-options ne rendirent bien souvent riches que des gens qui eurent de la chance et non pas des gens talentueux: la Bourse montait à ce moment là (ce qui pose la sempiternelle question de la chance vs. le talent).
C'est bien dommage comme en témoignent les entreprises et les salariés qui ont été victimes de ce jeux pernicieux. Il est donc aussi compliqué de discipliner nos managers que nos enfants!
Ce qu'il faut retenir de tout ceci, c'est que le diable est dans les détails. Une bonne idée de prime abord peut avoir des conséquences désastreuses et produire l'effet exactement inverse de celui recherché!